Bone


Par Jérémie Borel

Alors que les temps cinématographiques sont particulièrement mornes en ce frileux hiver (ne venez surtout pas me parlez du Nom des Gens, vous serez bien gentils) et que les consoles de jeux sont enfermées à double tour dans le vaisselier afin de pas provoquer la perte irrémédiable de ma socialisation déjà faiblissante (je suis à un fifrelin de m’exprimer par grognements), quoi de mieux que de lire une bonne bande dessinée devant une cheminée crépitante? Bon, je n’ai pas de cheminée. N’empêche.

Le problème en ce moment, c’est que chaque fois que j’entre dans une librairie, je me sens comme Thesée dans le labyrinthe du Minotaure avec grand-maman qui tricote un chandail à pompons avec les derniers centimètres du fil d’Ariane. 400 nouveautés par mois s’empilent sur les présentoirs des librairies !! On reconnait d’ailleurs les libraires dans la rue à leur yeux hagards, leurs traits tirés et le fait qu’il repètent la bave aux lèvres “assez!” dans un souffle rauque.
C’est pourquoi je me contente souvent d’ acheter la suite de séries connues ou de racheter des albums qui ont soufferts des avaries du temps…Ou encore de faire des achats par pure collectionnite aïgue (maladie qui m’empêche moi aussi souvent de ressortir d’un magasin de bd sans quelque chose sous le bras) comme c’est le cas pour la série dont j’aimerais vous parler.

Disponible jusqu’alors qu’en noir et blanc, le dernier volume de la version couleur en VF vient de sortir chez Delcourt. Inutile de dire que je possède désormais les deux versions et que je n’en rougis pas, mes bons amis. Bien au contraire.

Il s’agit de Bone, de Jeff Smith.

 

Oh! Une quiche!

 

« Stupides, stupides rats-garou! »

Ce comics américain cher à mon coeur a été publié entre 1991 et 2004 aux USA et s’étend sur 11 albums n/b (ou 9 albums dans sa version couleur, bien mieux imprimée et corrigée de quelques errements de traduction pas très heureux). Il narre l’histoire de Fone Bone et de ces deux cousins, Phoney et Smiley Bone qui, obligés de fuir leur ville à cause des escroqueries de Phoney, arrivent dans une mystérieuse vallée où ils rencontrent la douce Thorn Harvestar et sa grand-mère, Mamie Ben. Leur arrivée précipite la guerre annoncée par d’anciennes prophéties et un mystérieux personnage encapuchonné et armé d’une faux répondant au nom de « sans-visage » cherche à capturer Phoney. Les trois cousins se retrouvent au milieu d’un conflit aux proportions bibliques comprenant humains, dragons, rats-garous (si, si. Des rats-garous.) que ne renierait pas JRR Tolkien s’il n’était pas en train de manger les pissenlits par la racine.

La force de cette bd, en plus de son incroyable graphisme (les pleins et les déliés du pinceau de Jeff Smith sont sublimes et les couleurs de Steve Hamaker qui semblent au départ superfétatoires car les planches ont d’abord étés pensées en noir/blanc, apportent une finesse sur les ambiances vraiment bienvenue), est son ambition narrative.

En effet, Bone commence comme une comédie un peu loufoque faisant penser aux aventures de Donald Duck (Les Bone se ressemblent comme les canards de Carl Barks, ont les mêmes liens familiaux indirects et viennent d’une ville à leur nom: Boneville!) avec ce pauvre Fone Bone qui, perdu dans la vallée, tombe amoureux de Thorn et vit plein de situations drôles et légères avec ses cousins, avant de dériver gentiment en saga épique impliquant des forces immémoriales, des dragons et des dieux déchus où chaque personnage aura un rôle à jouer dans la grande guerre à venir. Un vrai tour de force de près de 1300 pages qui a demandé 13 ans de labeur à son dessinateur-scénariste Jeff Smith, très justement recompensé d’un Eisner Award en 2005 (pour l’édition intégrale).

Ah, là tout de suite, ça rigole moins

Les pourfendeurs de dragon

Bon, même si l’histoire prend des accents mythologiques sérieux et sombres, l’humour reste omniprésent par l’entremise de Smiley Bone (complétement déconnecté de la réalité), Phoney (essayant toujours d’arnaquer son prochain) ou encore de ce duo de rats-garous qui rêvent d’attraper Fone Bone pour le manger en quiche. Sans oublier la grande course de vache, les dragons fumeurs de cigare ou encore les références à Herman Melville.

Comme pour la narration, le graphisme fait cohabiter plusieurs styles. Si les trois cousins Bone ressemblent à Casper le fantôme avec leur gros nez et leur look disneyen, ils évoluent auprès de personnages humains au design complétement adulte. Smith est un maître de l’expression et son trait passe du cartoon outragé au sérieux détaillé et sensible au sein d’une même case.

A noter que Smith a réalisé deux albums complémentaires à la série principale. Il s’agit de Big Johnson Bone contre les rats-garou (scénario de Tom Sniegoski) qui raconte les aventures d’un ancêtre des trois cousins et surtout de Rose, scénarisé par Smith mais dessiné par Charles Vess qui est une préquelle à la saga et qui a pour héroïne Mamie Ben (alors princesse du royaume d’Athéïa) dans ces jeunes années. Cet album est vraiment différent du reste de la série avec son ambiance Heroïc Fantasy mâtinée de tragédie antique et son graphisme aquarellé mais il apporte de très intéressants éclaircissements à l’histoire générale. Je ne peux que vous conseiller de les lire également.


« Il a une tête de Bartleby. »

Bone est chef d’oeuvre total, une merveille qui fait le grand écart entre La Bande à Picsou et le Seigneur des Anneaux avec une aisance et une poésie incroyable. Les larmes d’émotion succédent à celles de fous rires à vous déchirer les côtes. C’est un grand morceau de bande dessinée qui a sa place entre Watchmen de Moore & Gibbons et Maus de Spiegelman. Je ne peux que vous encourager à le dévorer au plus vite. Au moins pendant ce temps-là on ne pourra pas vous refiler un Twilght ou le dernier Dan Brown.

PS: Il est étonnant qu’aucun film n’ait encore été tiré de cette saga. Si plusieurs studios ont achetés les droits au fil des années, tous se sont heurtés à la farouche volonté de Jeff Smith de ne pas voir son oeuvre trahit par Hollywood. Le projet est aux mains de la Warner depuis 2008 et semble au point mort.

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